Le travail, a-t-il un sens ?

Par Costanza Tabacco - Réflexions philosophiques

Auparavant monopole du dictionnaire philosophique (ou bien, des sermons…), « sens » est devenu l’un de mots clés du monde de l’emploi.

Le couple de mots sens/travail débarque sur les bouches de tous. Chômeurs, entrepreneurs, employés, chercheurs, on est nombreux à être en quête d’une activité qui soit rentable pour nos poches tout comme pour l’esprit. Le mot « sens » les concernant pourtant de près, ils peuvent enfin mettre leurs pattes sur cette épineuse question : pourquoi et comment le travail aurait-il à faire avec le sens de la vie ?

BOULOT VS. PHILO

Un petit détour avant de rentrer dans le vif du sujet. Depuis les origines de la philosophie, le travail est le domaine des contraintes s’opposant à la pensée, considérée comme le champ de la liberté de l’esprit. Si l’on survole sur les siècles des réflexions, l’on constate (concédez-moi cet humble résumé…) que, dès les Grecs (cf. vos notes du terminale☺ ) jusqu’à Hannah Arendt, la déploration du travail s’appuie sur le constat que travailler est nécessaire à la survie.

Alors, comment arrive-t-on à la question qui met nos neurones au boulot « Doit-on attendre du travail qu’il donne un sens à notre vie ? ». Le moins qu’on puisse dire c’est que la vision du travail à beaucoup changé au point que nous considérons le travail tel qu’une activité qui nous motive « au-delà » de nos soucis matériels ( € ).

LE SENS N’EST PAS « UN »

D’abord, je voudrais questionner l’idée que le travail aurait un sens unique, qui serait valable pour tous les hommes. La scène des nains qui bossent dans la mine dans le cult signé Disney, explique bien cela : elle nous montre que pour les sept nains, travailler signifie se réjouir de manières différentes.

Simplet s’amuse avec les diamants : il ne fait pas la distinction entre le temps-travail et le désœuvrement du jeu. Les autres nains aussi se réjouissent, mais pour d’autres raisons, par exemple pour le bonheur d’un travail bien fait (ou bien, car Blanche Neige les attends à la maison… !?).

Tout ça pour dire que le travail n’a pas le même sens pour tous les hommes, chose qui est confirmé par le fait que le mot « sens » pris au pied de la lettre indique beaucoup de choses: 1. Les 5 sens. 2. La direction d’un mouvement. 3. L’identité d’un objet. La polysémie de ce mot, ça c’est du boulot ! Quand nous nous demandons « Quel est le sens du travail? » nous évoquons en fait la 2ème ou la 3ème définition du sens, car nous cherchons à comprendre quel est le but de l’activité par rapport à la direction d’un parcours professionnel ; ou bien, nous voulons idéntifier un travail à partir du type de tâches à accomplir et leur finalité.

LE SENS EST « AU-DELÀ »

Parmi ces trois définitions, il n’y en a pas une qui cible le « sens » comme nous l’évoquons aujourd’hui lorsque nous parlons d’un travail qui « a un sens », qui « donne un sens ». Nous pensons plutôt au sens « de la vie », c’est pour cette raison que les philosophes se mettent au boulot pour éclairer la discussion…Philosophiquement, « le sens » est la raison d’être des choses, la justification du fait qu’elles sont comme elles sont.

Cela relève d’une expérience qui va au-delà de ce qui nous apparaît : dans cette perspective, « sens » est le principe qui ordonne l’existant, y compris notre vie. Ce n’est pas quelque chose de « mesurable », dommage ☹ ; auparavant, il était porté par des visions du monde incarnées par les mythes, les religions, les idéologies.

LE SENS N’EST PLUS LÀ (?)

Depuis un siècle au moins nous assistons en Occident à la perte de repères en termes de valeurs et de narrations collectives ; c’est un processus que certains philosophes définissent comme crise du sens, qui se traduit dans l’impression que, au quotidien, « ça part dans tous les sens ! ». Cet effondrement, que Nietzsche avait déjà détecté en le baptisant « nihilisme », explique pourquoi nous cherchons dans notre vie, le sens de la vie. Cela va avec des nouvelles questions qui auraient été inimaginables pour nos ancêtres, par exemple « Pourquoi je travaille ? », « Est-ce que mon travail me motive ? », « Suis-je épanoui au travail ? ».

ARISTOTE & MARX

Voici une news digne d’édition spéciale ! Si nous remontons dans l’histoire de la pensée occidentale, l’une des définitions les plus anciennes du travail appartient à Aristote, pour lequel travailler est l’activité qui rapproche les hommes des animaux. Travailler sert à rester vivant: les hommes travaillent car ils sont des animaux.

A travers des siècles de changements historiques et remaniements conceptuels, le travail a ensuite changé de finalité, tout en acquérant une valeur éminemment sociale. Chez Marx, le travail est le trait de l’essence de l’homme : en travaillant, les hommes se reconnaissent et s’affirment en tant que maîtres de la nature. A l’opposé d’Aristote, les hommes travaillent car ils ne sont pas que des animaux, mais les constructeurs d’une société fondée sur des idéaux communs.

LE TRAVAIL : UN MOYEN SANS FIN ?

Entre ces deux extrêmes, l’idée que le travail aurait des fins extérieurs mais pas un but en soi, demeure : pour les philosophes, il s’agit d’un moyen nécessaire à transformer la nature ou bien à édifier la communauté humaine. Au cours de l’histoire, les choses ont continué à changer. D’une part, les machines remplacent les hommes dans la maîtrise de la nature. Autrement dit : nous n’avons plus besoin de travailler pour survivre au sens biologique du terme. Aussi, le morcellement et l’isolement affaiblissent la cohésion au sein de nos sociétés : travailler ne nous permet pas de nous sentir appartenir à une communauté rassemblée autour de valeurs communes.

C’est pourquoi, le travail serait un moyen à finalité uniquement économique. Mais lorsqu’un dernier changement a définitivement fait basculer la situation, cette conception s’écroule. Chômage de masse, précarité, instabilité et autres pathologies sociales décrètent à quel point le « travail va mal ». Bref, la crise économique menace d’enlever au travail sa valeur-marchande aussi. Mais alors : si on ne travaille pas pour gagner notre vie, pourquoi travaille-t-on?

POURQUOI CHERCHER LE SENS (DE LA VIE) DANS LE TRAVAIL ?

L’exigence de trouver un sens et l’activité de travailler ont toutes les deux perdu leur cadre. Comme le sens n’est plus donné par une vision du monde ou une narration collective, nous le cherchons dans notre vie. Comme notre vie est occupée par le travail, nous nous attendons à ce que celui-ci redonne un sens à notre vie. En raison de la crise, le travail a perdu sa finalité économique : de quel sens peut-il alors être la source ? L’idée que travailler redonnerait un sens à la vie est problématique : cela pourrait engendrer l’attente que le travail donne un sens à notre vie, alors que notre vie est beaucoup plus que ça. En même temps, on peut penser autrement le rapport au travail et le sortir du traditionnel mépris !

LE LIEN ENTRE LE SENS ET LE TRAVAIL: L’ETRE-ENSEMBLE

C’est à nous de redéfinir les finalités du travail pour les mettre en accord avec notre exigence de sens, et cela à travers la mise en valeur de l’expérience qu’ils ont en commun: il s’agit du lien. D’une part, le sens est l’expérience du lien car il relève de la rencontre entre un sujet et le monde. Dans ce cadre, nous sommes dans une attitude pro-active, à l’écoute de ce qui nous entoure. Le sens est livré à nous, comme l’objet d’une reconquête dont nous sommes les acteurs.

D’autre part, le travail est une expérience du lien car c’est une activité qui facilite la création et le développement des relations humaines. Si nous le considérons tel qu’un moyen dont les finalités externes peuvent varier jusqu’à se faner, je ne pense pas que le travail doive donner un sens à la vie. En revanche, ses finalités peuvent favoriser la création du lien entre les individus, qui, eux, peuvent ainsi saisir le sens de l’être-au-monde. En d’autres mots, nous pouvons agir pour que le travail favorise l’expérience du lien. Nous pouvons par exemple remettre l’attention sur les réelles conditions du travail par rapport à l’échange, le partage, la collaboration. Le travail serait alors un moyen qui favoriserait l’expression et la mise en visibilité de l’être-ensemble, l’élément essentiel de l’existence des hommes. Le sens de la vie, tout comme les finalités du travail, dépendent de la place que nous accorderons au lien entre nous, les autres et le monde.

Poursuivre dans la quête :
•Philosophie Magazine n°68 + n°89
Philosophes évoqués: Aristote, Karl Marx, Hannah Arendt, Friedrich Nietzsche, Jean-François Mattéi, Christophe Dejours.
Philosophes à ne pas perdre: Simone Weil, Jean-Luc Nancy, Giorgio Agamben.

*Cet article est le fruit du talk proposé lors de la soirée-philo #apéropholie organisée par les associations Cojob et SoManyWays le 23 mars 2016 dans l’espace de cosearching “Cospace” au 11, Rue Delouvain, 75019 — Paris.

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  • Collectif Jobeurs

    Créée en 2014, l'association COJOB vise à fédérer et animer des collectifs de chercheurs d'emploi.